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Monuments (2013)

Il y a 300 millions d’années, une forêt tropicale s’étendait sur l’emplacement actuel du bassin minier du Nord - Pas de Calais. L’exploitation mono-industrielle du charbon de ces trois derniers siècles a transformé un paysage traditionnellement rural. Des puits de mines, les Hommes ont exhumé des traces de la période du carbonifère et ont érigé les terrils, ces « créations humaines involontaires imitant la nature » (1). Plus globalement, l’activité humaine a façonné un paysage hybride singulier, où la nature n’existe plus sans la culture. Des années 60 aux années 90 (2), la récession minière s’est accompagnée d’une politique de la table rase, avec la destruction, de plus en plus massive, de ce que l’on considérait alors comme les stigmates de l’exploitation minière. Un tournant s’est opéré dans les années 2000 avec l’émergence d’un intérêt et d’une reconnaissance pour ce « paysage culturel évolutif vivant », consacré par le classement sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, en 2012. 353 éléments, répartis en 109 sites, incluant 4 000 hectares de paysage, s’étalant sur 120 kilomètres de long, 12 kilomètres de large et 1,2 kilomètre de profondeur sont ainsi désormais promus au rang de patrimoine de l’Humanité.

Le travail présenté ici s’est construit avec l’objectif de déceler ce qui, dans le bassin minier (3), fait sens, participe d’une identité et construit une culture propre au territoire. Parcours par et hors des sentiers patrimoniaux balisés, cette recherche s’est construite tant autour de l’Histoire officielle et du grand patrimoine, que des histoires racontées – voire oubliées –, relevant de patrimoines plus confidentiels. Interrogeant à la fois les identités présentes sur le territoire et les mécanismes de fabrication du patrimoine, mon intérêt s’est porté sur des sites qui condensent des enjeux culturels et historiques déterminants, et qui disent ce bassin minier. L’ensemble se veut en marge de patrimoines tels que la liste de l’Unesco ou les Monuments historiques français. Ces paysages nous invitent plutôt à considérer notre rapport au passé, au culte, aux moyens de faire Histoire. Car sous l’apparente objectivité de la transmission – un héritage, un legs –, le patrimoine est un outil puissant de fabrication d’identité culturelle collective. Constituer un patrimoine, c’est écrire l’Histoire, et c’est déjà se projeter dans le devenir d’un territoire. Ici, nous sont donnés à voir des monuments plus sociologiques qu’historiques. La diversité des sites, de leurs statuts et des histoires sous-jacentes créée des résonances, des dialogues et des tensions. Le patrimoine en absence – occulté, détruit ou simplement oublié – côtoie le patrimoine en présence – protégé ou au contraire, à détruire. Une mosquée aux allures de maison pavillonnaire, une cité minière disparue dont affleurent les voiries, un lieu de rassemblement rituel, duquel des anciens prétendent entendre au loin les mélodies d’un accordéoniste vénéré, où se déroulent à la fois des processions minières et des rave parties, un terril aux 300 espèces végétales, une cité minière qui laissera bientôt place à une éco-cité… Le patrimoine célébré par quelques-uns côtoie celui du plus grand nombre. Une pierre gravée par un meunier en mémoire de son moulin anéanti, un feu d’artifice célébrant un nouveau musée... Le patrimoine vernaculaire côtoie le patrimoine importé, un mémorial de schistes sombres jouxte un arc de triomphe sur rond-point…

De quels mythes ces paysages sont-ils porteurs ? Quelles projections, quels désirs accueillent-ils ? On aurait pu répondre à ces questions par une investigation sociologique ou ethnologique. Une autre voie a été choisie, celle de la photographie. Les photographies de sites, associées à des discours tirés de publications (4) forment un ensemble qui revendique le statut de Monuments. La théâtralisation photographique des espaces, par la lumière, la couleur et la composition participe de leur monumentalité. Il semble que la photographie, en figeant espace et temps, fabrique le statut patrimonial. La mise en scène photographique fait du lieu un site, de l’instant une durée. Le patrimoine photographié produit donc un patrimoine photographique. Et si la photographie architecture le réel, par là même, elle le sanctifie. C’est pourquoi l’enjeu est grand pour un territoire d’exister en tant qu’image. Cette représentation préfigure souvent des projets de société et l’image revêt parfois ce statut – a priori paradoxal – d’archive par anticipation. Sur le territoire du bassin minier du Nord - Pas de Calais, le classement Unesco et l’arrivée du Louvre-Lens ont vocation à changer l’image de la région et à amorcer l’élaboration d’une métropole en devenir, paradoxe d’un processus qui repose sur une célébration du patrimoine tout en aspirant à une métamorphose (5). La série Monuments propose d’interroger le concept de patrimoine, dans une société qui valorise et vulgarise dans un même mouvement « l’œuvre de mémoire ».

(1) Voir le film de Luc Moullet, La cabale des oursins (17 min.), 1991.

(2) La dernière gaillette de charbon a été remontée de la fosse 9/9bis de Oignies, le 21 décembre 1990. Cet événement a marqué la fin de l'extraction minière dans le Nord - Pas de Calais.

(3) L’exposition présente le premier volet d’un travail en devenir qui ambitionne de se déployer sur tout le bassin minier du Nord - Pas de Calais, par phases : alentours de Béthune, Douai et Valenciennes. Cette première phase s’est focalisée sur les communes alentours de Lens et Liévin, sans se cantonner strictement à l’agglomération Lens-Liévin.

(4) Il s’agit souvent d’histoires racontées, glanées lors de rencontres, qui trouvent échos dans un second temps dans des publications imprimées ou web.

(5) En référence au slogan de la ville de Lens : « Lens, la métamorphose continue ! »

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